Mars 2021

2/3/21

            Tu es, comme bien d’autres, malheureux parce que tu ne comprends pas que la vie est difficile. Tu crois toujours qu’elle est aisée, commode, dégagée et donc chaque fois tu es contrarié parce qu’elle ne l’est pas, ou par exceptions.

            Et cette contrariété contribue régulièrement à ce que tu sois malheureux. La zone permanente de confort est un pays rêvé, mémoire de quelques périodes de notre enfance protégée.

 

 

4/3/21

            Le problème, me dit-il, avec un sourire tordu, c’est quand tu as fait beaucoup rire les gens quelques fois, ils s’attendent à ce que tu sois toujours drôle !...

            C’est comme le bonheur : si tu as vécu un très grand moment de bonheur, tu risques fort ensuite de ne plus être au niveau, et alors de traîner la nostalgie de ce bonheur passé. 

 

 

6/3/21

          Un ciel bleu et de douces lumières sur l'humanité tranquille de cet après-midi banal...

          Mais la planète gravite inlassablement dans le vide sidéral, dans l'infini de l'obscurité, dans une effroyable absence d'humanité.

 

 

8/3/21

            Quel argument pourrait victorieusement plaider contre la « pilule du bonheur », ou simplement contre vivre dans l’illusion, par exemple celle béatifiante du croyant et de son futur Paradis ? Et qu’est-ce que cela nous rapporte, au contraire, d’être lucide jusqu’au désespoir, jusqu’à l’angoisse ? Nous voulons tous être heureux, et nous nous ruons sur l’ivresse, les illusions, un surcroît de travail ou le divertissement pour fuir notre malheur.

            Alors, un pas de plus, qu’est-ce qui nous retient de prendre cette « pilule du bonheur » qui nous garantirait une existence continuellement sereine, satisfaite ?... Chacun devrait en toute conscience répondre à cette question, car cette réponse contribuera à préciser le sens que chacun donne à sa vie.

 

 

 

10/3/21

            La raison commanderait d’être logiquement égoïste par calcul. Et le capitalisme part du principe que l’agent économique cherche toujours son intérêt, et qu’il veut maximiser ses plaisirs. Alors le don, la gratuité, la générosité semblent ne correspondre qu’à des intermittences affectives ou d’humeur.

            Mais est-ce que la raison ne nous condamne pas ainsi à être pris dans une avidité sans fin ni repos ni gratitude ? Précipité dans une sorte d’enfer et attaché à la Roue d’Ixion ?

            Alors que si nous arrêtons un peu d’être égoïstes, nous signifions par là que nous sommes rassasiés, comblés, que nous avons les moyens, la force de donner.

            Une Raison plus ample devrait nous faire entendre cette autre musique…

 

 

12/3/21

            Le besoin de reconnaissance : la reconnaissance des autres, d’un autre valorise l’image que nous avons de nous-mêmes, et en même temps le besoin de reconnaissance entretient l’une des illusions les plus difficiles à dissiper, et qui a cet immense inconvénient de nous faire mépriser des joies simples, gratuites, essentielles et le plus souvent solitaires.

 

 

 

14/3/21

            Plus la sphère de la marchandisation prend du volume et enveloppe d’aspects de la vie, plus logiquement l’argent devient utile, nécessaire pour beaucoup de choses et d’actions. L’argent passe du statut de moyen limité à celui de valeur fétiche.

            Il faudrait sans cesse rappeler aux uns et aux autres que ni la sagesse ni la créativité ni l’immortalité ni l’amour ne peuvent être obtenus par de l’argent. Mais, comme l’argent, omnipotent, entretient l’avidité, sans bornes, la plupart des gens n’entendent pas ce rappel.

 

 

 

16/3/21

            Pourquoi tout ce que tu as peu à peu accumulé en matière de lectures, musiques, objets, films suscite en toi plus souvent de la répulsion que de la satisfaction ? Parce que cela te confronte brutalement à tes limites, au temps limité d’une vie, au fait que tu n’auras jamais fait, en dépit de tes efforts, qu’effleurer le savoir et l’art. Et que la seule immensité dont tu pourras te flatter à ta mort sera celle de tes lacunes.

 

 

 

 

18/3/21

     Mais comment les humains ont-ils pu croire à des récits aussi invraisemblables, à des mythes aussi délirants, à des fictions tellement aberrantes ? D'une part, ces calembredaines étaient produites par d'autres humains qui avaient les mêmes désirs, angoisses et besoins psychologiques qu'eux, et d'autre part il y a vraisemblablement un noyau de folie au centre de l'humain.

 

 

 

 

20/3/21

            Mystère du génie : une lumière toujours allumée dans une lampe extraordinaire… La Lampe merveilleuse d’Aladin d’où sort le génie.

            Comparé à ça, qu’éclaire le plus souvent la conscience des gens « normaux » ? Des soucis d’intendance, de sottes vanités, des petits plaisirs, de la frustration ou de l’ennui, enfin les débats du moment. Cela fait beaucoup de choses, et suffisamment en tous cas pour les occuper jusqu’à leur mort. Mais s’ils pouvaient, une heure seulement, entrer dans l’esprit de Leonard de Vinci, de Victor Hugo, d’Albert Einstein ou de Shakespeare !

           Ils reviendraient dans leur petit moi complètement sonnés, ahuris par tout ce foisonnement qu’éclairait cette éblouissante lumière. Ils auraient vraiment l’impression d’avoir visité un autre monde…

 

 

22/3/21

            Lorsqu’on en reste au débat d’idées, il arrive un moment où une idée s’impose parce qu’elle est plus juste, plus cohérente, plus adéquate à la situation, et l’on se convainc que cette idée va logiquement s’imposer. Mais c’est là une erreur, une illusion fréquente de l’idéalisme, qui a du mal à admettre que seules des forces sociales portent et imposent une idée.

            Dès lors, c’est le réalisme qui a raison d’en revenir toujours aux rapports de force. Si les idées justes veulent triompher, elles doivent être portées par une puissance. Sinon, elles resteront, si défendables soient-elles, des rêves, des utopies, des illusions. 

 

 

24/3/21

              Le printemps fait remonter de nombreux souvenirs de son enfance.

            Illusion rétrospective qu’alors il était insouciant, c’est-à-dire heureux. Mais, s’il s’écarte un peu de ces images flatteuses, il aperçoit vite ces peurs, ces inquiétudes ou ces aspirations inassouvies propres à l’enfance. Il était protégé par sa famille, oui, mais aussi son prisonnier. Il découvrait le monde, mais beaucoup de choses y semblaient ardues et embêtantes… Simplement il était riche des promesses de son futur, il avait tant de vie devant lui ! Les gens âgés, eux, sont riches de leur passé. Voilà pourquoi ils n’arrêtent pas de l’évoquer, parce que c’est maintenant la partie la plus substantielle de leur vie.

 

 

26/3/21

            Ah, fuir la réalité !...

            Superbe tirade d’Hamlet : « Mourir, … dormir, rien de plus ;… et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir,… dormir, dormir ! peut-être rêver ! ». Le héros shakespearien en appelle à l’oubli du sommeil, avec des rêves de préférence, pour fuir une réalité insupportable. Et même il envisage la mort. Sauf que dans la mort il n’y a plus de rêves, soupire-t-il un peu plus loin.

            Alors, se réfugier dans la fiction, qui est une sorte de rêve éveillé ? Encore faut-il qu’elle soit assez prenante pour nous accrocher au point de nous faire oublier la réalité.

            Ou encore, comme dit Freud (Malaise dans la civilisation) : « On obtient en ce sens le résultat le plus complet quand on s’entend à retirer du labeur intellectuel et de l’activité de l’esprit une somme suffisamment élevée de plaisir. La destinée alors ne peut plus grand chose contre vous ». Mais cette méthode concerne fort peu de monde.

            Alors, cette réalité pénible, il faut l’affronter…

            Mais, si l’on n’y arrive point, ne peut-on pas plutôt se confronter à ce qui, en soi-même (sentiments, émotions), n’arrive pas à (ou si mal) affronter la réalité ? Cette peur, ce désespoir, cette fragilité, la prendre en compte, l’aimer, la recevoir, la consoler.

 

 

28/3/21

            Comment la police du « culturellement correct » en arrive-t-elle à ne plus considérer la fiction comme telle, mais juste comme un vecteur de message idéologique ?

            Par l’excès actuel de fictions, la frontière entre fiction et réalité se voit brouillée. Une « série » a presque valeur de réalité, et si un personnage dit ceci ou cela, de plus en plus de gens reçoivent ses propos comme si c’était dans le réel. Ou alors (ce qui n’est pas tellement mieux) comme si c’était la pensée de l’auteur.

            Quelle calamité conduisant aux censures les plus stupides !

 

 

 

30/3/21

            Il me répond que la « médiocrité » n’existe pas comme une réalité première : elle n’est qu’une défense, gavée de prosaïque, d’intendance, d’affaires banales, pour ne pas être en face de notre condition humaine.

             

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